Il y a un climat particulier en Bourse quand le bruit géopolitique finit par étouffer tout le reste. Les traders observent le brut franchir la barre des 100 $ alors que le conflit iranien entre dans sa deuxième semaine. Le S&P 500 s’effrite, loin de ses niveaux d’ouverture de l’année. Les discussions tournent presque exclusivement autour de l’aversion au risque, de l’exposition énergétique et des scénarios d’escalade. Et pourtant, en douce, sans que personne ne semble s’en émouvoir, SQM vient de clôturer à 82,7 $ ce 27 mars 2026, avec un volume de 3,9 millions d’actions — soit plus de cinq fois le volume de la séance précédente.
Ce chiffre sur le volume est le premier élément qui doit vous faire tiquer. Le 26 mars, on échangeait 0,7 million de titres. Le lendemain, 3,9 millions. Ce genre de “saut quantique” de l’activité, un jour où le marché est totalement distrait par les gros titres sur le pétrole, ne sort pas de nulle part. Quelqu’un achetait avec une conviction profonde, sans attendre que l’horizon géopolitique ne s’éclaircisse.
Alors, qu’est-ce qu’ils ont vu que nous n’avons pas vu ?
Le signal de BofA : faussement baissier, vraiment instructif
BofA Securities a relevé son objectif de cours sur SQM, passant de 49 $ à 53 $. Dans le même temps, la banque a maintenu sa recommandation à “Sous-performance”. En surface, cela ressemble à un non-événement, voire à une légère déception : un bureau d’études qui pense toujours que l’action va baisser, mais qui remonte simplement un peu son plancher. Mais quand un “ours” relève son curseur, c’est souvent bien plus riche d’enseignements que lorsqu’un “taureau” en rajoute une couche. L’analyste baissier se fait traîner vers le haut par des données qu’il ne peut plus ignorer. Et ça, c’est un signal qui a de la valeur.
Cette révision intervient alors que les prévisions sectorielles pointent vers une tension significative de l’offre de lithium pour le cycle 2026. Le marché du lithium a passé une bonne partie des deux dernières années à se noyer sous une surproduction chronique, ce qui a laminé les marges du secteur et puni les producteurs sans distinction. SQM n’y a pas échappé. Mais l’ère de la surabondance semble toucher à sa fin, et c’est là que l’argumentaire haussier prend tout son sens.
La position de SQM est ici cruciale. Le Salar de Atacama est l’un des environnements de production de lithium les moins chers au monde. Quand le cycle tourne et que les prix au comptant (spot) repartent, les producteurs à bas coûts ne font pas que profiter de la hausse : ils raflent la mise, car leurs marges explosent bien plus vite que celles des autres. Si l’on regarde Lithium Argentina, ses résultats sur l’année écoulée ont été décevants à tous les niveaux. SQM, à l’inverse, possède une taille et une structure de coûts qui lui permettent de générer du cash même quand les prix sont au tapis. La pénurie prévue pour 2026 favorise précisément un profil comme celui de SQM, plus que n’importe quel autre acteur du secteur.
Ce que le pétrole à 100 $ fait réellement à la demande de lithium
On nous présente l’histoire du pétrole comme un pur risque macroéconomique. C’est vrai, mais il y a une lecture indirecte que le marché ne valorise pas encore totalement. Un baril durablement au-dessus de 100 $ accélère l’adoption des véhicules électriques (VE) bien plus efficacement que n’importe quelle subvention gouvernementale ou campagne marketing. Quand l’essence devient si chère que le calcul de rentabilité se fait tout seul à la pompe, le choix du consommateur bascule. C’est un vent arrière pour la demande de lithium de qualité batterie. Cela n’apparaîtra pas immédiatement dans le prochain rapport trimestriel de SQM, mais c’est capital pour l’équilibre des prix du lithium plus tard cette année.
Certes, le maillon faible de ce raisonnement reste le pouvoir d’achat : une envolée des prix de l’énergie peut aussi freiner les dépenses de consommation et ralentir l’achat de voitures neuves, électriques ou non. Mais la tendance de fond — un pétrole cher servant d’accélérateur à long terme pour l’électrification — soutient l’idée d’un rebond de SQM. Et le plus beau, c’est que la thèse n’a même pas besoin que ce scénario se réalise pour tenir la route.
Sur le plan technique, la trajectoire du titre depuis début mars est frappante. L’action a touché un point bas à 68,8 $ le 5 mars, avant de remonter à 79,2 $ le 20 mars pour finir à 82,7 $ le 27 mars. C’est une récupération d’environ 20 % en moins d’un mois. Le sommet des trois derniers mois se situe à 86,1 $ (atteint le 28 janvier). Aux cours actuels, SQM est à moins de 4 % de cette marque. Toute la question est de savoir si le pic de volume du 27 mars représente une véritable accumulation institutionnelle ou une simple réaction éphémère à la note de BofA.
Il y a un autre paramètre lié à la pénurie de 2026 dont on ne parle pas assez : le comportement des fabricants de cathodes. Si la thèse du manque de ressources devient consensuelle, les acheteurs des usines de batteries ne vont pas attendre la rupture de stock pour réagir. Ils vont anticiper leurs commandes pour verrouiller leurs approvisionnements aux prix actuels. Ce restockage préventif peut créer une flambée de la demande spot bien avant que la pénurie physique ne soit réelle. En tant que fournisseur dominant à bas coûts, SQM sera le premier numéro composé par ces acheteurs. Le signal de prix sur les marchés spot pourrait s’emballer bien plus vite que prévu si cette dynamique s’enclenche au deuxième ou troisième trimestre.
Pour résumer, l’action surperforme un marché globalement hostile à tout ce qui ressemble de près ou de loin à une matière première. Le S&P 500 a nettement reculé par rapport à ses sommets de début d’année. SQM, elle, n’a pas seulement effacé ses pertes de mars : elle attaque le haut de son range avec des volumes en hausse. C’est ce qu’on appelle une force relative, le genre de mouvement qui dure lorsqu’il est porté par une réévaluation des fondamentaux plutôt que par une simple rotation sectorielle.
L’objectif de cours de BofA, même relevé, reste à 53 $ — bien en dessous des 82,7 $ où SQM s’échange réellement. Cet écart entre la cible des analystes et le prix du marché rappelle que les investisseurs ont déjà pris une longueur d’avance sur le consensus institutionnel. Ce qui n’est pas encore pricé, c’est la vitesse à laquelle le cycle du lithium pourrait rattraper ce que les acheteurs institutionnels semblent déjà avoir compris en silence.
Wall Street a passé deux ans à expliquer à qui voulait l’entendre que le lithium était en surproduction structurelle, a regardé les actions s’effondrer, et maintenant, ces mêmes banques ramassent la mise en douce avant même d’avoir eu le courage de changer leurs étiquettes “Vendre”.
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