Les résultats du deuxième trimestre 2026 d’ASML seront publiés le 15 juillet. À l’heure où j’écris ces lignes, le titre oscille autour de 1 222,40 €, soit environ 17 % en dessous du consensus des analystes (1 468,71 € selon Yahoo Finance). Pour moi, cet écart n’est pas un accident de parcours ni une anomalie de valorisation. C’est le symptôme classique d’une entreprise de classe mondiale prise dans le viseur d’un cycle d’actualités géopolitiques, là où le marché en oublie de distinguer le bruit de fond de la mécanique réelle.
Commençons par les fondamentaux. Pour l’exercice 2025, ASML a publié un résultat opérationnel de 11 301 millions d’euros avec une marge opérationnelle de 34,6 %, selon stockanalysis.com. Le chiffre sur les douze derniers mois est même légèrement supérieur, à 11 721 millions d’euros pour une marge de 34,8 %. Ce n’est pas le portrait d’une entreprise sous pression, mais celui d’une structure où la croissance des revenus dame le pion à celle des coûts. Le flux de trésorerie disponible (FCF) pour 2025 s’établit à 11 085 millions d’euros : ce ne sont pas des gains théoriques, c’est du cash bien réel. Le bénéfice par action dilué a bondi de 28,5 % sur un an. Si l’on me présentait ces chiffres sans mentionner le nom de la société, je ne parierais certainement pas sur une chute du cours boursier sous l’effet de volumes importants.
Voici comment j’aborde la valorisation. Le consensus des analystes oscille entre 980 € et 1 700 €, pour une cible médiane de 1 468,71 €. Actuellement, le marché valorise ASML comme si le scénario du pire était acté. Je suis dans ce métier depuis assez longtemps pour savoir que lorsque tout le monde crie au désastre, c’est généralement le moment d’entrer en jeu, et non de prendre la fuite.
Certes, le contexte macroéconomique est complexe. Le Congrès américain envisage de nouvelles restrictions sur la vente d’outils de lithographie à la Chine, une nouvelle qui a fait décrocher le titre de près de 5 % selon Reuters. La Chine devrait représenter environ 20 % des revenus 2026 d’ASML ; un durcissement des règles sur le DUV pourrait amputer le BPA de 10 % si la demande ne se réoriente pas. En parallèle, les tensions énergétiques au Moyen-Orient soutiennent l’inflation dans la zone euro, poussant la BCE à maintenir ses taux entre 2,00 et 2,40 % tout en soulignant les risques inflationnistes. Les coûts de l’énergie pèsent sur les marges industrielles européennes, et la prudence de la BCE limite les multiples de valorisation du secteur technologique. Ce n’est pas négligeable, mais gardez ceci en tête : les vents contraires sont souvent l’opportunité d’achat, ils ne constituent pas une condamnation du modèle d’affaires.
D’ailleurs, le facteur monétaire joue en silence pendant que tout le monde a les yeux rivés sur la géopolitique. La paire EUR/USD est passée de 1,18 en février à environ 1,1723 actuellement. Comme une part significative des revenus d’ASML est libellée en dollars, un euro plus faible dope mécaniquement les revenus et résultats convertis en euros. C’est une sorte de subvention invisible des marchés des changes qui profite aux marges. Si l’on ajoute le prix du cuivre, stable autour de 5,90 $ la livre, qui pèse sur les coûts de production, ASML a toujours prouvé sa capacité à répercuter l’inflation sur ses prix de vente — c’est pour cela que ses marges restent solidement ancrées entre 34 et 35 % malgré la montée en charge.
Nous avions observé une dynamique similaire lors du précédent cycle de montée en puissance de l’EUV : les marges avaient explosé en même temps que la croissance, et l’action avait suivi le mouvement avec une avance confortable sur les douze mois suivants. En capital équipement, le scénario est répétitif : la Bourse ignore l’expansion des marges jusqu’à ce que le prochain rapport de résultats vienne confirmer qu’elle n’était pas un feu de paille.
Un point sous-estimé mérite attention : le taux d’utilisation des nœuds plus anciens. Tout le monde parle de l’EUV, mais si les usines plus anciennes tournent au ralenti, les clients pourraient exiger plus de flexibilité sur les systèmes non-EUV, ce qui pourrait peser sur le mix de marge. C’est un risque réel qui ne figure pas dans le narratif dominant, mais qui pourrait surprendre.
Bien sûr, si la part de la Chine devait tomber durablement sous les 15 % sans compensation ailleurs, la thèse haussière s’effondrerait et la décote actuelle serait justifiée. Mais je ne pense pas que nous en prenions le chemin.
Je crois plutôt que le cours de 1 222 € est le fruit d’un marché qui a intégré le scénario du pire : restrictions commerciales, freinage macroéconomique et absence de reprise de la demande. C’est beaucoup de pessimisme pour une entreprise qui génère 11 085 millions d’euros de FCF. Parfois, le marché vous offre une affaire en or à prix cassé par simple peur. La seule question est de savoir si vous avez la patience d’attendre que la tempête se dissipe.
La conférence téléphonique du 15 juillet sera décisive. Mais honnêtement, je préfère posséder le titre avant que la vérité n’éclate plutôt que de l’acheter une fois que tout le monde aura compris l’évidence.
